Et si le NOUS redéfinissait les règles du JE ?

« Ce qui m’intéresse ce n’est pas le bonheur de tous les hommes, c’est celui de chacun »

Boris Vian

 « Je suis, parce que nous sommes »

Philosophie, Ubuntu

Tout d’abord, je ne peux passer à côté de deux grands courants qui nous sont encore présentés en gestion des entreprises, ou plus globalement dans la société. Le premier modèle étant l’individualisme qui prône la « liberté », « la suprématie économique », un courant ou le « JE » dominant prime sur le « Nous » collectif. L’individualisme prévaut dans les établissements, institutions et  dans les milieux sociaux qui établissent des standards basés sur la performance, la réussite, le pouvoir, l’image servant parfois d’étendard pour camoufler nos faiblesses, nos incompétences, nos ignorances et surtout notre intolérance à la différence.

 Une société où l’individu qui se voudrait « libre » est paradoxalement l’esclave des normes et règles préétablies. Une société où chacun doit et désire se démarquer du lot pour évaluer sa réussite. Une société où la question n’est pas que puis-je faire pour l’autre? Mais plutôt, qu’est-ce que l’autre peut faire pour moi?

Dans cet esprit où la compétition est à l’ordre du jour, beaucoup finissent par être désillusionnés, et vivent des remises en question existentielles ainsi que des dépressions majeures. Car en effet, il demeure un vide à remplir « une quête de sens ». De plus, tout ce qui monte en hauteur tôt ou tard finit par tomber et la chute risque d’être aussi brutale qu’imprévisible. C’est ainsi qu’on voit au quotidien des individus qui un jour sont considérés comme des héros dans leur milieu de travail devenir des zéros le jour suivant.

Il y a aussi tous ceux qui clament à qui veut bien l’entendre : Moi, je me suis fait tout seul!

Alors que nous savons très bien que notre image personnelle se construit à travers ou en dépit du regard des autres. En effet, je crois que nous sommes le résultat complexe de toutes nos rencontres au cours de notre existence tant sur le plan personnel que socioprofessionnel.

Ensuite, il y a le courant du solidarisme ou collectivisme où le « Nous » devient une entité qui est composée de tous ces « JE » qui ont un but commun, pour ne faire plus qu’UN. Toutefois, l’Homme étant ce qu’il est, ce modèle même s’il a existé sous d’autres noms (socialisme, communisme, etc.) a plus que jamais besoin d’être redéfini et ramené à sa véritable identité, sans être trafiqué par certains pour nous manipuler et en tirer avantage à leur profit.

Pourtant, si nous pouvions mettre de côté nos égos, le mien y compris afin de favoriser le « Nous », il serait possible de mettre de l’avant ces notions d’équité et d’égalité dont nous entendons si souvent parler. Parce que justement, les richesses seraient partagées ainsi que les influences (leadership) pour ne pas utiliser le terme pouvoir. Mais pouvoir tout de même sur nos environnements de travail, sur nos choix de société, sur notre communauté qui demande voire dépend de nos complémentarités individuelles mises au profit de l’ensemble.

Dans ce modèle, les « JE » ne s’en trouveraient pas diminués bien au contraire, ils prendraient tout leur sens. Chacun à sa raison d’être, seulement le but recherché en est un collectif.

Voilà plus de vingt ans que cette citation de Vian : Ce qui m’intéresse ce n’est pas le bonheur de tous les hommes, c’est celui de chacun, teintait ma pratique professionnelle tant lors de mes suivis en individuel qu’en groupe, jusqu’en devenir mon leitmotiv. J’étais persuadée que si je parvenais à insuffler ne serait-ce qu’un brin de confiance, d’estime et de motivation à chaque personne que les rendez-vous de la vie avaient placées sur mon chemin, leur sociosphère allait tout naturellement en bénéficier. J’aime penser que ce fut probablement le cas, mais combien difficile d’en vérifier véritablement l’impact.

Et puis un jour, au hasard de mes lectures un nouveau rendez-vous c’est présenté à moi, celui-ci basé sur une tradition africaine concernant le travail d’équipe et la collaboration, l’Ubuntu, qui se prononce « oubountou ». En effet, j’ai constaté rapidement que chacun des membres d’un groupe semblait progresser plus rapidement vers ses objectifs personnels, lorsqu’il y avait une bonne cohésion dans le groupe et un objectif porteur et rassembleur pour ce dernier.

Quelques notions de l’Ubuntu

L’Ubuntu est une philosophie humaniste africaine fondée sur une éthique du solidarisme reposant sur la relation à l’autre. C’est la militante libérienne Leymah, Gbowee, prix Nobel de la paix qui en a donné une définition à méditer: « Je suis ce que je suis grâce à ce que nous sommes tous ».

C’est ainsi que cette philosophie s’énonce, explicitée à l’échelle de la pratique individuelle par Desmond Tutu, prix Nobel de la Paix : Quelqu’un d’Ubuntu est ouvert et disponible pour les autres, dévoués aux autres, ne se sent pas menacé parce que les autres sont capables et bons, car il ou elle possède sa propre estime de soi qui vient de la connaissance qu’il ou elle a d’appartenir à quelque chose de plus grand et qu’il ou elle est diminué quand les autres sont diminués ou humiliés, quand les autres sont torturés ou oppressés. Dans un contexte de travail, comme le soulève Bob Nelson, leader dans le domaine de la motivation, Ubuntu signifie que nous sommes tous impliqués dans le processus. C’est également une philosophie de vie qui place la réussite du groupe au-dessus de celle des individus.

Nelson Mandela, l’ex-Président sud-africain, après ses 27 ans en prison pour défendre la liberté des Noirs avant la sienne propre a exprimé « En Afrique, nous avons un concept connu sous le nom d’Ubuntu et qui  dit que nous sommes humains qu’à travers l’humanité des autres, que si nous devions accomplir quoi que ce soit dans le monde, ce serait dû autant au travail et à l’accomplissement des autres qu’à nous-mêmes (…)Ubuntu ne veut pas dire que les gens ne devraient pas s’enrichir. La question est donc : qu’allez-vous faire afin de permettre à la communauté autour de vous d’être en mesure de progresser ? » Chacun pourra y réfléchir, car il s’agit bien de donner un sens à la vie, mais aussi un sens  au rôle que nous jouons au sein de notre communauté.

Un juge sud-africain, Colin Lamont, rappelle que « l’Ubuntu est une source importante du droit dans le contexte de relations tendues ou brisées entre les individus ou les communautés » et constitue « des voies de recours qui contribuent à plus de solutions mutuellement acceptables pour les parties ».

Aussi, l’Ubuntu comporte 12 concepts interdépendants :

  1. Est à opposer à la vengeance ;
  2. Oblige à placer la vie d’un être humain comme une valeur à placer au-dessus de tout ;
  3. Est inextricablement lié aux valeurs qui accorde une grande importance à la dignité, la compassion, l’humanité et de respect pour l’humanité de l’autre;
  4. Impose un changement consistant à passer de la confrontation à la médiation et à la conciliation;
  5. Prescrit d’avoir des attitudes positives et de partager en commun les appréhensions ;
  6. Favorise le rétablissement de l’harmonie dans la relation entre les parties et afin que l’harmonie restaure la dignité de l’accusé sans pour autant ruiner les intérêts de la victime ;
  7. Favorise la justice réparatrice, celle qui restaure plutôt que la justice distributive, celle qui enlève ;
  8. Fonctionne dans un sens favorisant la conciliation plutôt que l’hostilité et l’intransigeance, voire l’éloignement des parties lors d’un différend ;
  9. Travaille les protagonistes lors d’un litige en vue de sensibiliser l’une ou l’autre des parties prenantes à l’impact blessante et nuisible de ses actions à la partie adverse et à changer ce comportement plutôt que de se contenteruniquement de punir l’accusé ;
  10. Favorise la compréhension mutuelle plutôt que la punition ;
  11. Propose les rencontres en tête à tête des parties en conflit en vue de permettre de réduire les différences et de parvenir à une solution concertée plutôt que de promouvoir le conflit et la victoire pour le plus puissant ou celui qui a raison parmi les protagonistes ;
  12. Favorise la civilité et le dialogue courtois sans hypocrisie fondée sur la tolérance mutuelle.


Pour sa part Olivier Schmouker, rédacteur en chef du magazine PRENIUM et blogueur-vedette sur lesaffaires.com, nous propose, une façon de travailler autrement de celle qui est généralement véhiculée dans le monde du travail. Et ce, en préconisant l’entraide et la solidarité plutôt que de mettre l’attention sur les performances individuelles, dans son ouvrage d’une grande pertinence « Le Cheval et l’Âne au bureau, l’art oublié de travailler ensemble ». À l’instar de l’Ubuntu qui place la forme circulaire, le cercle pour un travail d’équipe efficace, Schmouker explique que la structure d’une équipe « conventionnelle par sa hiérarchie » se caractérise généralement par une forme triangulaire, où le supérieur trône à la pointe au-dessus des autres membres. Il exprime aussi : placés en cercle, tous les gens sont à égalité. Personne ne se trouve au-dessus, pas plus qu’au-dessus. Personne n’est mis en avant par rapport aux autres. Chacun peut voir tous les autres dans son champ de vision et s’adresse à l’individu de son choix, forcément de façon respectueuse puisque tout le monde l’écoute.

Le symbolisme du cercle

Le cercle est un symbole plein de sens. C’est pour cela qu’il parait intéressant d’évoquer le diagramme de Peter Gold, anthropologue américain, pour décrire les quatre grands principes qui forment la base des systèmes philosophiques naturels des Tibétains et des Navajos. Le cercle est le moyen le plus élégant pour exprimer l’enveloppement, la stabilité et l’unité. C’est un des symboles de l’humanité le plus répandu et on le retrouve à toutes les époques dans l’art spirituel de toutes les cultures aussi bien que dans les systèmes naturels. Le cercle est l’archétype de l’unité sans rupture de la psyché individuelle et de l’esprit du cosmos. Le cercle intérieur est connecté au cercle extérieur par quatre rayons semi-cardinaux définissant quatre quadrants. Le petit cercle représente le microcosme, le corps-esprit, le soi limité. Le grand cercle représente le macrocosme, le corps-esprit infini de l’univers. Les quatre quadrants sont les lieux des formes ordinaires, des énergies vitales, des processus mentaux qui affectent le microcosme et le macrocosme, le fini et l’infini, la matière et l’esprit.

Nous sommes beaucoup à partager un même objectif, celui d’un monde où être humain est une réalité si importante que les différences entre les individus semblent insignifiantes, où les enfants grandissent en poursuivant ensemble des objectifs où l’appel à « aimer son prochain comme soi-même » est une conviction profonde et où le simple fait de faire partie de l’humanité est une raison suffisante pour être traité avec respect.

« À tous les hommes et à toutes les femmes qui se rendent au travail chaque matin en apportant leur humanité…Ils contribuent à leur organisation en faisant ce qu’ils font et contribuent au monde en étant ce qu’ils sont tandis qu’ils le font. »

Stephen C.Lundin et Bob Nelson,  Extrait du livre Ubuntu


© Texte, tous droits réservés, Elena Martinez

 Références :

Ubuntu, une histoire inspirante basée sur une tradition africaine concernant le travail d’équipe et la collaboration, Stephen Lundin, Bob Nelson, Le Dauphin Blanc, 2011

Le Cheval et l’Âne au bureau, l’art oublié de travailler ensemble, Olivier Schmouker, blogueur-vedette, Les affaires.com, Les Éditions Transcontinental, Les Affaires, 2013

https://www.lesaffaires.com/auteur/olivier-schmouker/577

http://amaizo.info/

file:///C:/Users/Elena/Documents/Ubuntu%20français.pdf

A propos dynamot

Consultante psychosociale et conseillère en développement socioprofessionnel mon centre d'intérêt premier est l'accompagnement de mon prochain dans le respect de son autodétermination ainsi que ma passion pour le pouvoir constructif de certains mots lorsqu'ils sont rattachés à l'action.
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